Sambre, c'est avant tout un choc esthétique qui vous élargit les mirettes autant qu'il vous tord les tripes.

Dessins, cadrage, découpage, couleurs... tous ces éléments composent une fresque d'une beauté époustouflante. Le trait arrondi, tendre et enfantin, qui était celui d'Yslaire pour sa précédente série, Bidouille et Violette, n'a pas seulement mûri ; il a mué, vers plus de profondeur et de gravité.
La métamorphose n'est qu'amorcée dans le premier tome. Mais dès le second, le dessin acquiert une force dont Yslaire dispose avec beaucoup d'assurance et de bravoure.

Ayant conquis une grande liberté graphique, il offre des cadrages d'une intensité fabuleuse, soutenus par un découpage dynamique.
Avant de se lire, Sambre se contemple. Car les planches ne se contentent pas de montrer, d'illustrer, elles racontent, parfois mieux que ne sauraient le faire les mots.

Et puis, quel panache dans ces cases grand format, dans le choix des postures, des attitudes, quelle habileté dans les jeux d'ombre et de lumière, dans l'utilisation d'une palette de couleurs judicieusement restreinte...

Ainsi, parler de fresque au sujet de Sambre s'entend au sens propre comme au figuré.

A l'inverse, bien sûr, les outrances du dessinateur, son maniérisme appuyé, la grandiloquence de certaines illustrations, peuvent également échauffer le regard critique.

Mais ces choix ne sont-ils pas, en définitive, ceux qui forment l'accord parfait entre le fond et la forme ?
Sambre se veut romantique et ne lésine devant l'usage d'aucun moyen ou artifice pour y parvenir, jusqu'à l'hyperbole.

Il ne s'agit pas de faire "comme", mais de faire.
D'où ces répliques, qui claquent comme des étendards, les mots se mettant au diapason des dessins.

D'où, également, le recours effréné à un symbolisme -parfois naïf (les oies, la marelle...)- qui confère du sens à foison, mais conduit aussi à une surabondance des interprétations.
Un peu comme dans ces poèmes d'Hugo que l'on peut décortiquer à l'envi, sans jamais parvenir à en épuiser la chair.

Sambre, c'est donc copieux.
Pourtant, il ne s'agit à la base que d'une tragédie.
L'histoire d'un fils, Bernard, écartelé entre ses entraves familiales et son amour difficile pour Julie.
Une beauté aux yeux rouges dont il aurait mieux fait de crever les yeux plutôt que le cœur, en vertu des avertissements paternels.

Mais c'est aussi l'Histoire d'une Révolution, celle de 1848, dans laquelle s'inscrivent les destins des différents personnages.

Si tous se retrouvent emportés par l'événement, aucun n'a été placé là au hasard par Yslaire : Bernard, provincial qui n'entend rien aux colères du peuple parisien, Julie, fille de rien qui porte sa beauté comme seule richesse, Guizot, l'officier de la Sûreté, manipulateur au service de ses intérêts, Valdieu, l'artiste enfiévré par la Création, Olympe, la noble courtisane en déchéance, Rodolphe, le révolutionnaire possédé par ses idéaux...

Autant de destins individuels qui se fondent dans la tragédie de Sambre avant de plonger dans le flot des événements.

L'Histoire et l'histoire marchent de concert, se nourrissent l'une de l'autre, se complètent, inséparables, comme les deux faces d'une même pièce.

En l'occurrence, la pièce a de la valeur.
Outre cette symbiose totalement réussie, Sambre donne à lire une tragédie poignante, d'une beauté cruelle, comme on n'ose plus beaucoup en faire aujourd'hui.

C'est un univers de transgression, où l'on s'affranchit des interdits, sans pour autant en récolter grand bénéfice : Bernard rejette la mystique paternelle en offrant son amour à un être aux yeux rouges; par ailleurs, tous deux font l'amour dans le caveau familial; quant à Blanche, à peine veuve, elle ne prend pas le temps d'être éplorée et convie Guizot dans son lit... Toutes ces libertés prises sur la morale ne font au final qu'alimenter le cours de la tragédie.

Les personnages sont consumés par leurs passions, leurs destins sont autant torturés que tortueux et l'on ne sait, en les voyant, s'ils courent à perdre haleine en quête du bonheur, ou, plus sûrement, pour précipiter leur fin.

Sambre étouffe tout espoir avant même de le voir éclore et s'affirme comme une tragédie sans issue.

source : Yodup
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